Une opportunité pour parler du paradoxe de la sexualité ?

En novembre 2021, l’Université Catholique de Lyon a organisé un colloque pluridisciplinaire avec pour titre : « La pornographie à l’ère du numérique : quels défis pour l’éducation à la sexualité ». L’impact négatif de l’exposition de plus en plus précoce des enfants et des jeunes est de mieux en mieux reconnu par les professionnels de l’éducation, de la santé et des acteurs du numérique. Le principal objectif de ce colloque était la sensibilisation des parents et éducateurs sur l’accompagnement des mineurs.

Catherine DENIS, membre de la Communauté du Chemin Neuf, était invitée à proposer un éclairage théologique sur cette question en lien avec l’éducation à la sexualité. Voici un résumé de sa présentation.

Devenir pleinement humain

Comme point de départ de sa réflexion, Catherine DENIS s’appuie d’emblée sur sa foi en Dieu trinitaire et ses conséquences anthropologiques. Les premiers récits de la Genèse la conduisent à affirmer que tout être humain, quel qu’il soit, est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu et qu’en décrivant Dieu comme bénissant cet humain et lui parlant, le récit révèle que Dieu s’engage dans une relation d’alliance toujours actuelle avec tout Homme en tant que Père Créateur mais aussi en tant que Fils Réconciliateur et Esprit libérateur.

Tout être humain se définit à travers un corps sexué, mâle ou femelle, qu’il reçoit de Dieu et de ceux de qui il doit la vie. Mais ce don est aussi une tâche qui le convoque à devenir pleinement humain, en devenant homme ou femme dans une histoire personnelle et relationnelle. Devenir humain, implique une liberté et une responsabilité dans la manière d’être et d’exister comme homme ou comme femme. C’est dans ce contexte d’humanisation, dans sa dimension anthropologique et éthique, que s’inscrit la question de la sexualité et de l’éducation à la sexualité au sens large.

Cette interprétation des premiers récits de création rappelle qu’à l’origine de toute vie humaine, il y a cette relation en Dieu trinitaire et une relation entre un homme et une femme, si fugace et ténue soit-elle. C’est ce qui conduit à définir l’être humain sexué comme un être de relation et à inscrire la signification de la sexualité humaine dans ce contexte relationnel. Cette approche implique déjà une manière particulière d’appréhender la sexualité et à travers elle la question de la pornographie. Mais il convient de reconnaître que la société actuelle véhicule d’autres approches bien différentes de l’identité sexuée et de la sexualité.

Dans cette perspective, une éducation à la sexualité implique de permettre ce chemin d’humanisation encourageant chacun à devenir homme ou femme de façon libre et responsable à partir de la réalité de son corps sexué, dans son histoire personnelle et dans son histoire relationnelle. Cet enjeu éducatif se déploie tout particulièrement au moment de l’adolescence, même s’il se joue aussi dès l’enfance et, même si c’est d’une autre manière à l’âge adulte.

Défis contemporains posés par la pornographie

Et c’est dans ce cadre qu’il est précieux de s’interroger sur les défis contemporains posés par la pornographie. Pour cela, il convient de tenter de préciser ce qui se cache derrière ce terme et de reconnaître d’abord que la pornographie est une réalité très ancienne même si, de fait, le déploiement du numérique amplifie sa diffusion. Même si sa définition est problématique elle peut être simplement définie comme : « une représentation explicite de la sexualité ». Le théologien moraliste Xavier Lacroix nous permet d’aller plus loin en évoquant « le paradoxe sur lequel se fonde la pornographie » :

Une représentation réductrice du corps et des pulsions

En regard de la singularité et de la dignité du corps humain sexué, la pornographie propose une représentation réductrice de ce corps et des pulsions. Les corps sont objectivés, ils apparaissent comme des objets soumis aux pulsions. Le monde obscur des pulsions sexuelles est traduit en manifestations objectives, extérieures, amplifiées… Le corps est aussi morcelé, présenté sans visage, sans regard, sans parole. Avec une représentation essentiellement mécanique et technique du rapport sexuel. Une représentation centrée sur la recherche de plaisir, une sorte d’obsession pour la jouissance qui semble garantie par des gestes techniques à reproduire avec même une tendance à instrumentaliser les personnes et à banaliser la violence. Elle ne peut donc être considérée comme une information sur la sexualité et encore moins participer à une éducation à la sexualité humaine.

Reconnaître le paradoxe qui traverse tout acte sexuel

Cependant, le phénomène pornographie a le mérite de nous placer de façon radicale devant le paradoxe qui traverse tout acte sexuel. L’enjeu de l’éthique en particulier dans une perspective d’éducation à la vie affective et sexuelle, ne consiste ni à nier ce paradoxe ni à le supprimer. Il s’agit au contraire de le reconnaître et d’accompagner chacun vers une humanisation de la sexualité.

Accompagner chacun vers l’humanisation

Deux repères anthropologiques peuvent aider dans cet accompagnement. Le premier rappelle que pour être véritablement humaine, la sexualité engage toute la personne humaine, son corps, son psychisme et son esprit. Le second repère consiste à reconnaître que, d’une manière ou d’une autre, l’acte sexuel implique une relation entre soi et l’autre. Cette implication relationnelle se déploie dans toutes les dimensions de ma personne comme celle de l’autre.

Reconnaître que l’acte sexuel engage toute la personne humaine implique de réfléchir sur l’articulation entre le corps, le psychisme et l’esprit dans l’acte sexuel. Elle conduit à souligner la place charnière de la parole qui est invitée à traverser ces différentes dimensions, afin que la parole prenne corps.

Merveille. Errance. énigme

Trois mots empruntés à Paul Ricoeur peuvent conduire notre réflexion sur la pornographie aujourd’hui :

Reconnaître et oser évoquer l’énigme de la sexualité qui convoque chacun à une interprétation personnelle dans une histoire relationnelle.